
Publié dans La Presse le 21 octobre 2024
À l’occasion, Dialogue offre un espace à une personnalité pour lui permettre de faire connaître son point de vue sur un enjeu ou une question qui nous touche tous. L’ancienne députée de Québec solidaire Françoise David appelle à humaniser la réforme de l’aide sociale à l’étude à Québec.

Françoise David, ex-députée de Québec solidaire
Personne n’est pauvre par choix, n’en déplaise aux polémistes de coin de comptoir qui n’ont jamais manqué de rien.
Les parlementaires québécois discutent ces jours-ci d’une énième réforme de l’aide sociale. Les groupes de défense des droits des personnes les plus pauvres du Québec sont déçus. Je les comprends !
Depuis 40 ans, je me retrouve devant des ministres qui, de réforme en réforme, et malgré parfois de bonnes intentions, appauvrissent des personnes déjà dans la misère. Oui, la misère : en ce moment, près de 124 000 personnes subsistent, au Québec, avec un montant de 937 $ par mois (11 245 $ par année), ce qui ne leur permet même pas de se trouver un logement décent. On s’étonnera ensuite d’en retrouver des milliers à la rue !

Les mêmes arguments reviennent : « Il faut soutenir les gens pour aller vers l’emploi. » Oui, chaque fois que c’est possible, et en respectant le rythme et les possibilités des gens ! Ce que plusieurs parlementaires pensent, je le sais, c’est : « Il ne faut pas encourager la paresse ! S’il fallait que des personnes très pauvres trouvent ça “cool” de rester à l’aide sociale, où irions-nous ? »
Ce préjugé me choque profondément, car il ne repose sur rien.
De réforme en réforme, d’enquête en enquête, jamais on n’a pu démontrer que des personnes vivant dans la misère avaient envie d’y rester. Ces personnes ont été et sont malchanceuses.
La maladie, les problèmes de santé mentale, l’analphabétisme, les passages prolongés en centre jeunesse, les pertes d’emploi… tout cela amène des milliers de personnes au bord d’un gouffre dont elles ne demandent qu’à s’éloigner.
Avec de l’aide.
Un appel à la solidarité
Je reviens donc à la charge en compagnie de plusieurs organismes réclamant un véritable plan de lutte contre la pauvreté, au Québec. Le Collectif pour un Québec sans pauvreté, l’Union des consommateurs, le Front commun des personnes assistées sociales du Québec, les directeurs de la santé publique et d’autres organismes proposent que le montant minimal d’une prestation mensuelle, à la sécurité du revenu, atteigne la mesure du panier de consommation (MPC). Le MPC se base sur des données de Statistique Canada définissant le montant annuel nécessaire à une personne pour couvrir ses besoins de base : logement, alimentation, transport, habillement.
On se comprend : on est loin, très loin de la richesse, avec le MPC ! On parle, pour le Québec, de 24 200 $ par année.
Ajoutons que même des personnes au salaire minimum recourent aujourd’hui aux banques alimentaires, un comble, dans une société qui se veut égalitaire !
Rêvons un peu : si j’étais ministre de la Solidarité sociale…
D’abord, j’invoquerais l’article 45 de la Charte des droits et libertés du Québec : « Toute personne dans le besoin a droit pour elle et sa famille à des mesures d’assistance financière et à des mesures sociales prévues par la loi, susceptibles de lui assurer un niveau de vie décent. » En conséquence, je rehausserais sérieusement le salaire minimum et les prestations de la sécurité du revenu. Pour ne laisser personne dans la misère. Il faudrait que l’État augmente ses dépenses en matière de sécurité du revenu ? Oui, le respect de la dignité de tous et toutes est à ce prix. Je lancerais donc un appel à la solidarité s’adressant en tout premiers aux plus riches d’entre nous.
Je permettrais aux prestataires de la sécurité du revenu de travailler à temps partiel et de conserver leurs gains. Voilà une bonne façon d’encourager des personnes éloignées du marché du travail à y retourner progressivement.
L’ex-ministre François Blais (PLQ) a initié un programme dont le nom est Objectif emploi. Il est imposé aux personnes qui arrivent pour la première fois à l’aide sociale sous peine de pénalités leur enlevant jusqu’à 33 % de leurs prestations. La ministre Chantal Rouleau veut élargir ce programme aux personnes qui reviennent à l’aide sociale avec les mêmes pénalités en cas de refus. Inacceptable ! On ne peut pas condamner les gens à survivre avec les deux tiers d’une prestation déjà ridiculement basse ! Pour rappel : 937 $ par mois. Donc, oui à Objectif emploi, mais sans pénalité.
Et finalement, je conserverais les allocations pour contraintes temporaires à l’emploi versées pour les personnes de 58 ans et plus et pour les parents d’enfants en bas âge. La ministre Rouleau veut abolir ces prestations. Pourquoi ? Je devine que la ministre doit effectuer sa réforme à coût nul : tout nouveau programme ou élargissement d’un programme existant doit s’autofinancer. En coupant le chèque des mères de famille qui gardent leurs jeunes enfants à la maison faute de places en garderie ? En coupant celui des personnes de 58 ans et plus, très souvent à l’aide sociale depuis plusieurs années, et que bien des employeurs refuseront d’engager ?
Je propose plutôt une véritable solidarité sociale au Québec. À l’instar de la docteure Joanne Liu, je plaide pour ceci : « Se serrer les coudes, c’est reconnaître notre humanité commune, c’est reconnaître que chacun d’entre nous doit voir ses droits fondamentaux reconnus et protégés.2 »
1. Mélikah Abdelmoumen. Petite-Ville, Mémoire d’encrier, 2024, 312 pages
2. Dre Joanne Liu et André Pratte. L’Ebola, les bombes et les migrants, Libre Expression, 2024, 192 pages
Lien vers l’article : https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2024-10-21/place-publique-francoise-david/reforme-de-l-aide-sociale-au-nom-de-notre-humanite-commune.php
